Dans notre société du divertissement, l’idée de s’ennuyer nous est devenue insupportable. Si l’on pouvait, on l’éradiquerait presque de notre vie: Dans une étude menée à l’Université de Virginie [1], des chercheurs en psychologie ont découvert que la plus part des gens préféraient s’infliger un petit choc électrique plutôt que de rester sans rien faire pendant 15 minutes. Mais à quoi sert l’ennui ?

Que sait-on de l’ennui ?

L’ennui n’a pas bonne presse et on l’associe à des émotions négatives (colère, frustration, impatience, somnolence…). Et pour cause : un excès d’ennui peut mener à des comportements à risques, à une sensibilité accrue aux addictions, voir à la dépression [2]. Dans le milieu professionnel, des tâches trop répétitives peuvent conduire à un « bore-out ». Mais comme toute émotion, l’ennui pourrait jouer un rôle dans l’évolution.

Si le dégoût nous permet d’éviter de consommer des produits périmés et la peur de nous avertir d’une situation dangereuse, l’ennui s’active lorsque nous sommes confrontés à un manque de stimulation externe. En général, ce sentiment déplaisant apparaît lorsque l’on peine à interagir avec notre environnement et qu’on se sent prisonnier d’une situation (temporaire) sur laquelle on n’a pas le pouvoir. L’ennui nous motive alors à détourner notre attention et à nous tourner vers des activités plus distrayantes, créatives ou productives [3].

Qui est le plus sensible à l’ennui ?

« Seuls les gens ennuyeux s’ennuient. » - Chris Hadfield, astronaute canadien.

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Ce qui est intéressant, c’est que nous ne sommes pas tous égaux face à l’ennui. Parmi les plus sensibles :

  • Les hommes. Dans l’expérience de psychologie de l’Université de Virginie, 75 % d’hommes avaient choisi de s’électrocuter plutôt que de rester assis sans rien faire pendant 15min, contre 25 % des femmes seulement [1] ;
  • Les jeunes en fin d’adolescence (plus que les jeunes adultes). Peut-être car le cortex frontal, en charge de l’auto-régulation n’est pas encore entièrement développé à cet âge-là [5] ;
  • Les personnes souffrant de troubles du déficit de l’attention [4] ;
  • Les personnes qui ont subi un grave accident crânien ayant affecté le cortex frontal. Ces victimes déclarent s’ennuyer d’avantage depuis leur accident [5].

A contrario, selon le chercheur James Danckert, directeur d’un « boredom-lab » en Ontario, les personnes qui ont une meilleure maîtrise de soi semblent mieux supporter l’ennui. [3] Ce serait le cas également des personnes qui sont capables de nommer facilement les activités qui les stimulent et les sortent de l’ennui [4].

A quoi sert l’ennui ?

…à booster sa créativité !

Pour une étude, deux chercheuses britanniques [6] ont demandé à des volontaires de participer à deux activités :

  • une tâche ennuyante : lire ou copier une suite de numéros de téléphone d’un annuaire (un groupe de contrôle n’a pas effectué cette tâche) ;
  • un exercice de créativité : trouver un maximum d’usages originaux pour un objet du quotidien (gobelet en plastique).

Les personnes qui ont participé aux tâches ennuyantes avant l’exercice de créativité se sont montrées les plus créatives, et tout particulièrement lorsque la tâche était passive (lecture). Comme quoi, participer à cette longue réunion de boulot ne va pas vous tuer : ça pourrait même vous donner de nouvelles idées !

cahier avec citation sur la créativité Photo by Toa Heftiba on Unsplash

L’ennui nous permet de laisser notre esprit se gambader… pensez à un enfant qui s’ennuie dans la salle d’attente du médecin : il ne lui faudra que quelques secondes avant d’inventer un jeu à partir de rien. Cela expliquerait aussi pourquoi les meilleures idées nous viennent quand on est sous la douche.

…à se confronter à ses pensées.

Une fonction moins séduisante mais toute aussi importante de l’ennui est de nous donner l’occasion de se confronter à nos pensées. Lorsque ces pensées ou émotions sont déplaisantes ou difficiles, il peut être tentant de se distraire pour ne plus y penser. L’ennui nous rappelle à nos pensées et nous donne l’espace mental pour les appréhender. Chez l’adulte, mais surtout chez l’enfant, cela conduit à une meilleure connaissance de soi et permet de découvrir ce que l’on apprécie réellement.

…à mieux travailler.

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Selon l’auteur américain Cal Newport dans son best-seller Deep Work [7], c’est en apprenant à supporter l’ennui et à travaillant dur que l’on devient capable de réaliser du travail de fond à haute valeur ajoutée. Rester assis 2 heures à travailler sans interruption sur la même tâche, en seriez-vous capable ? Pour beaucoup d’entre nous, c’est devenu un véritable défi. En s’entraînant à accepter l’ennui, ce genre de travail profond nous devient plus facile à réaliser sur le long terme.

A contrario, habituer son cerveau au multitâche et aux distractions, c’est se mettre des bâtons dans les roues. Selon le professeur Clifford Nass de Stanford, ces pratiques répétées modifient les connections neuronales de notre cerveau, qui aura tendance à chercher la distraction, voir à s’auto-interrompre en permanence.

Une société sans ennui ?

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C’est quand la dernière fois que vous vous êtes vraiment ennuyé ?

L’ennui n’est pas valorisé dans la culture occidentale et s’apparente à la flemmardise. Nombreux se vantent d’avoir un agenda bien rempli car il est sexy d’être « overbooké ». Dans les grandes entreprises, le multitâche est encouragé et s’ennuyer est un mot tabou. Et à la maison, près d’un français sur deux emmène son smartphone aux toilettes par peur de s’ennuyer (Axa Prévention [8]).

Entre divertissements à volonté et course pour capter notre attention, nos services numériques nous laissent eux aussi peu de place à l’ennui. Pas de mal à se faire plaisir, mais encore faut-il que le divertissement soit qualitatif: qui ne s’est jamais ennuyé à scroller son feed Facebook dans l’attente d’une publication intéressante ?

Certains psychologues s’inquiètent déjà [3]: Quelles seront les conséquences à long-terme d’une société qui évite à tout prix l’ennui ? Comment cela affectera-t-il la productivité et la créativité des générations futures …?

Laissez une chance à l’ennui!

La bonne nouvelle, c’est que nous sommes tous capables d’améliorer notre capacité à supporter l’ennui. Cela passe par l’observation de soi, des exercices de méditation, apprendre à être pleinement présent à ce que l’on est en train de faire ou s’entraîner à faire des choses ennuyantes.

L’auteur anglais Chris Bailey s’est par exemple infligé de réaliser une tâche ennuyante 1h par jour pendant un mois [9]. Parmi ces tâches : lire les conditions d’utilisation d’iTunes, regarder le plafond, écouter le répondeur du service client d’une compagnie aérienne… au bout d’un mois, les autres activités de sa vie lui ont tout de suite semblé moins pâles !

Pour conclure 

Soyez rebelles, laissez place à l’ennui ! Non, pas l’ennui excessif ou celui qui résulte de tâches répétitives et frustrantes. Mais celui qui vous permet de vous évader, de développer votre imaginaire et de stimuler vos idées. …J’espère que la lecture de cet article ne vous aura pas paru trop ennuyeuse! 😉

Pour aller plus loin / sources:

[1] Wilson, Timothy D., David A. Reinhard, Erin C. Westgate, Daniel T. Gilbert, Nicole Ellerbeck, Cheryl Hahn, Casey L. Brown, and Adi Shaked. 2014. “Just Think: The Challenges of the Disengaged Mind.” Science 345(6192):75–77.

[2] Danckert Attention Group, « Boredom » sur Youtube, Juin 2017

[3] Peter ENTICOTT, “What Does Boredom Do to Your Brain?” Retrieved November 9, 2021

[4] Eastwood, John D., Alexandra Frischen, Mark J. Fenske, and Daniel Smilek. 2012. “The Unengaged Mind: Defining Boredom in Terms of Attention.” Perspectives on Psychological Science: A Journal of the Association for Psychological Science 7(5):482–95.

[5] Taylor KUBOTA. 2016. “The Science of Boredom.” Livescience.Com. Retrieved November 9, 2021

[6] Sandi MANN and Rebekah CADMAN. 2014. “Does Being Bored Make Us More Creative?” Creativity Research Journal 26(2):165–73.

[7] Newport, Cal. 2016. Deep Work: Rules for Focused Success in a Distracted World. First Edition. New York: Grand Central Publishing.

[8] Axa prévention * « Étude AXA Prévention réalisée par le cabinet Elabe auprès d’un d’échantillon de 1.204 personnes, comprenant 510 parents d’enfants mineurs ».

[9] Bailey, Chris. 2018. “5 Fascinating Things I Discovered by Making Myself Bored for a Month.” A Life of Productivity. Retrieved November 29, 2021

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